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Changement de cap


Maurice Strong

Secrétaire-Général de la Conférence de Stockholm de 1972 et du Sommet de la Terre de 1992

D’immenses changements sont intervenus dans le monde depuis que la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement humain, tenue à Stockholm en 1972, a placé l’environnement au centre des préoccupations de la communauté internationale et depuis l’adoption d’Action 21, le schéma directeur pour un mode de vie durable, au Sommet de la Terre de 1992, à Rio.

Des progrès notables ont été réalisés tant au niveau de la prise de conscience et de la compréhension des problèmes à traiter que de notre capacité à les résoudre. Nous reconnaissons également davantage l’urgente nécessité de prendre des mesures décisives et les désastreuses conséquences de l’inaction. Notre engagement plus résolu en faveur du développement durable s’est accompagné d’un nombre accru d’actions positives. Et pourtant la plupart des problèmes auxquels le monde se trouve aujourd’hui confronté restent non réglés depuis des décennies, certains depuis Stockholm. Ceux-ci ont à présent pris les proportions d’une crise, non faute de détermination de la part des gouvernements mais en raison de leur manque d’efficacité dans la mise en oeuvre des mesures promises.

Si les États avaient appliqué les multiples conventions, traités et déclarations qu’ils ont négociés – de Stockholm à Rio en passant par Kyoto et Johannesburg – nous serions aujourd’hui bien engagés sur la voie de la durabilité. Au lieu de cela, leur échec nous a laissé sur une trajectoire qui menace l’avenir même de l’humanité. Ces 30 dernières années ont été marquées par un capitalisme irresponsable poursuivant une croissance économique sans limite aux dépens de la société comme de l’environnement et engendrant de plus en plus d’argent pour un nombre restreint d’individus, sans trop se soucier des ressources naturelles sur lesquelles repose cette richesse.

La Conférence de Rio +20 offre une nouvelle occasion d’opérer le « changement de cap » préconisé par les chefs d’entreprise au Sommet de la Terre il y a 20 ans. Il faudra pour cela modifier fondamentalement la façon dont nous gérons les activités qui ont une incidence sur la durabilité de notre planète et parvenir à un degré de coopération sans aucune mesure avec ce qui a été mis en oeuvre jusqu’ici. Du fait de leur importance transcendantale,les mesures à adopter doivent être solidement enracinées dans nos principes moraux et éthiques les plus profonds.

Cependant, cette rencontre intervient à un moment où de nombreux gouvernements portent une attention prioritaire aux crises économiques et financières et aux turbulences politiques qu’elles provoquent. La concurrence et les conflits pour des ressources limitées s’intensifient et les changements proposés dans les modes de production et de consommation se heurtent à une résistance de plus en plus forte. De ce fait, les questions à long terme, notamment celles relatives à l’environnement et au changement climatique, bénéficient d’un degré de priorité beaucoup plus faible. Ce recul de la volonté politique risque d’avoir des conséquences bien plus néfastes que les questions plus pressantes qui en sont la cause.

Il faut, aujourd’hui plus que jamais, tenir compte des preuves scientifiques qui montrent que le temps presse si l’on veut arriver à gérer convenablement nos impacts sur l’environnement, la biodiversité et les écosystèmes dont nous dépendons. Les problèmes écologiques au coeur de nos crises environnementales et financières ont la même origine : des déficiences fondamentales dans notre système économique. Nous devons dépasser les préoccupations mineures qui accaparent notre attention et faire face à cette réalité : l’avenir de la vie humaine dépend du succès ou de l’échec des mesures prises au cours de la présente génération.

Ce constat souligne l’urgence des décisions qu’il convient de prendre à la Conférence de Rio +20. Le changement de cap nécessaire devra s’accompagner d’une transformation radicale de notre système économique actuel, en particulier de la part des pays, occidentaux pour la plupart, qui ont dominé l’économie mondiale au cours du siècle dernier. Ils seront les plus réticents face à l’exigence de changement alors qu’ils ont monopolisé les avantages économiques associés aux activités responsables des dégâts cumulés subis par les écosystèmes, les précieuses ressources biologiques et le climat de la planète.

L’économie verte n’est pas un simple slogan et Rio+20 doit donner une nouvelle impulsion vigoureuse à sa mise en place aux niveaux national, local et mondial. Une économie qui combine les principes du développement durable avec un capitalisme responsable peut engendrer suffisamment de richesse pour répondre aux besoins de tous. Le Sommet de la Terre de 2012 doit établir une feuille de route claire pour la transition urgente vers l’emploi d’énergies renouvelables destinée à guider notre progression vers une économie durable, équitable et accessible à tous.

L’élément clé de cette stratégie est un énorme renforcement de l’efficacité économique – dans la production de biens et des services, l’utilisation d’énergie, et le développement, l’exploitation et la réutilisation de ressources. Certains pays, dont le Japon, l’Allemagne et d’autres pays européens, ont démontré que c’est non seulement faisable mais aussi nettement avantageux aux plans économique et environnemental. Les pays plus développés, qui ont contribué le plus aux problèmes écologiques mondiaux, se sont engagés à mettre à la disposition des pays en développement les financements et technologies dont ils ont besoin pour passer à une économie verte. Il leur appartient – et il est également dans leur intérêt – de respecter cet engagement.

Dans chaque pays, les organisations de la société civile devraient évaluer la performance de leur gouvernement dans la mise en oeuvre des engagements pris, notamment à Rio. Il faudrait en outre créer un nouveau système d’émission d’obligations pour la préservation de la Terre, qui seraient vendues à des fondations du secteur privé, divers fonds de développement ou des particuliers à des fins d’investissement dans des projets de développement durable, principalement dans les pays en développement. Un autre mécanisme devrait être mis en place, conformément aux principes 21 et 22 adoptés à Stockholm en 1972, pour que les victimes de dommages environnementaux causés par un pays étranger puissent demander réparation devant les tribunaux de ce pays.

Il faut impérativement clarifier et renforcer le rôle du PNUE en lui accordant le statut d’institution spécialisée et traiter l’environnement comme une question systémique, non en tant que secteur. Une telle décision pourrait conduire à la création d’une Organisation mondiale de l’environnement. Par ailleurs, l’obsolète Conseil de tutelle des Nations Unies devrait se voir confier un nouveau mandat qui couvrirait le patrimoine commun de l’humanité et l’environnement et Rio+20 devrait adopter la Charte de la Terre et reposer sur cette convention.

Certains jugeront ces mesures irréalistes dans le contexte actuel mais refuser d’admettre les faits ne permettra pas de changer la réalité et ne fera qu’accroître ses dangers. Il y a un besoin réel et urgent d’adopter des mesures de ce type. La Conférence de Rio+20 ne peut à elle seule y parvenir mais elle peut - et doit - mettre en route ces processus et leur donner l’appui et l’impulsion nécessaires.

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