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Un travail décent

Juan Somavia
Directeur général de l’Organisation internationale du Travail

Le modèle économique mondial des dernières décennies n’est pas parvenu à améliorer l’existence d’un grand nombre de personnes et a eu des effets dévastateurs sur la santé de notre planète. La surexploitation constante des ressources naturelles menace l’environnement et entraînera une augmentation des coûts de production, une perturbation de l’activité commerciale, des pertes d’emplois et une baisse du niveau de vie. Ainsi, en Asie, plus d’1 million de travailleurs du secteur forestier ont déjà perdu leur emploi du fait de pratiques d’exploitation non durables.

La transition vers une économie plus respectueuse de l’environnement s’avère non seulement cruciale pour l’environnement mais se justifie également aux plans économique et social. Elle laisse entrevoir une amélioration des moyens d’existence, une plus forte intégration sociale ainsi que des emplois plus nombreux et meilleurs. Pour cela, il faut placer les citoyens et leurs moyens d’existence au coeur des politiques, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

À l’OIT, nous pensons que le Programme pour un travail décent constitue un dispositif stratégique permettant d’intégrer les diverses dimensions de cette évolution : macroéconomie, emploi, intégration sociale et environnement. Le concept d’entreprise durable est particulièrement important ; il s’agit de faire coïncider la croissance des entreprises et la création d’emplois productifs et décents avec les objectifs du développement durable. C’est le cas des emplois verts, qui contribuent à réduire l’empreinte environnementale de l’économie et s’exercent dans des conditions de travail décentes, notamment dans des lieux de travail plus sains et plus sûrs.

Le passage à une économie respectant mieux l’environnement aura des incidences sur l’emploi et la répartition des revenus. Nous aidera-t-elle à surmonter les défis sociaux de ce siècle? Qu’adviendra-t-il des plus de 200 millions de personnes actuellement sans emploi, le plus grand nombre de chômeurs jamais enregistré? Y aura-t-il des opportunités pour les jeunes dans ce type d’économie, sachant qu’environ 400 millions d’emplois seront nécessaires au cours de la prochaine décennie pour permettre à cette tranche de la population d’accéder au marché du travail? Quel sera le sort des plus de 940 millions de travailleurs pauvres – près de 1 travailleur sur 3 dans le monde? Ou des milliards d’individus constamment victimes d’exclusion sociale en termes d’accès à la sécurité sociale élémentaire, à l’énergie moderne, à un logement décent ou à une installation sanitaire convenable?

De même que pour tout changement structurel, l’évolution vers un modèle de croissance plus respectueux de l’environnement et plus durable entraînera à la fois des créations et des pertes d’emplois. L’argument alarmiste selon lequel la protection de l’environnement nuit à la croissance et à l’emploi ne se justifie pas : les mesures en faveur de l’environnement peuvent avoir un impact positif sur le taux net d’emploi. Une analyse récente de 20 études couvrant 8 pays et l’Union européenne montre que ce type de politique entraîne une augmentation nette de l’emploi de 0,5 à 2 %. Il est clair que cela ne permettra pas de résoudre le problème de l’emploi, mais il s’agit là d’une contribution.

L’effet le plus sensible doit probablement être envisagé non en termes de créations ou de pertes d’emplois mais au plan de la transformation d’un nombre important d’emplois dans tous les secteurs de l’économie. Les opportunités issues de l‘économie verte sont l’amélioration des emplois existants et des revenus. Cela est vrai pour l’agriculture, qui emploie encore 1 travailleur sur 3, mais concentre 70 % des pauvres du monde. Des études menées par le PNUE et l’OIT suggèrent que l’investissement dans la petite agriculture durable permettrait de tirer des millions de personnes de la pauvreté. De même, 10 à 20 millions de ramasseurs de déchets du secteur informel pourraient être intégrés dans les systèmes formels modernes de recyclage, ce qui permettrait d’améliorer leurs revenus et conditions de vie tout en s’avérant bénéfique pour l’environnement et l’économie. Les femmes jouent un rôle essentiel dans la gestion des ressources naturelles et forment la majorité des pauvres du monde. Le passage à une économie verte offre la possibilité de promouvoir l’égalité entre les sexes.

Ni les gains nets d’emplois ni la réduction accélérée de la pauvreté et l’intégration sociale ne se produiront sans efforts. Les préoccupations environnementales à elles seules ne nous conduiront pas vers une économie plus verte et plus juste. Pour être efficaces et durables, les politiques doivent inclure une composante forte en faveur de l’emploi et de l’intégration sociale.

Nous devons nous focaliser sur les politiques fiscales et les signaux liés aux prix, comme les écotaxes, qui pénalisent la consommation des ressources et la pollution. Il faudrait également récompenser l’emploi en axant la charge financière sur l’énergie et les ressources plutôt que sur le travail. Il convient d’identifier à un stade précoce les compétences et les programmes nécessaires pour pouvoir les actualiser et éviter ainsi les obstacles à la croissance verte dans de nombreux pays et secteurs.

La construction d’une économie verte offre la possibilité de renforcer les capacités de sensibilisation et de développement des compétences qui améliorent la sûreté et la santé des travailleurs. Rendre les industries traditionnelles plus soucieuses de l’environnement peut aider à éviter de nombreux risques persistants liés à la sécurité et la santé au travail, mais la croissance dans les secteurs verts comme les énergies renouvelables, la gestion des déchets et le recyclage peut en engendrer de nouveaux. Avant de déployer de nouvelles technologies et d’appliquer de nouveaux procédés de production, il faut donc étudier attentivement les implications liées à ces outils.

Il sera essentiel de veiller à ce que les entreprises – en particulier les petites et moyennes entreprises qui comptent le plus d’employés et créent la plupart des nouveaux emplois – réussissent la transition. Elles ont besoin d’accéder à l’information, aux technologies, au crédit, aux compétences et aux marchés verts, ce qui est souvent difficile. En outre, des programmes ciblés devront être mis en place pour surmonter l’exclusion sociale. Faire accéder 1,3 milliard de personnes à une énergie moderne non polluante constitue un réel défi. Des politiques volontaristes peuvent améliorer considérablement la qualité de la vie, en particulier pour les femmes, mais l’accès à l’énergie aura des retombées extrêmement importantes, ouvrant un nouvel éventail d’emplois et de possibilités d’activités rémunératrices.

Il est impératif d’identifier dès que possible les industries, entreprises et travailleurs les plus susceptibles d’être affectés par le passage à une économie verte. Par exemple, l’adoption de modes de transport plus écologiques impliquera de privilégier le transport ferroviaire et les transports en commun, avec un impact énorme sur les employés de ces secteurs. Les gouvernements, les syndicats et les employeurs doivent élaborer ensemble des stratégies préventives et rendre la transition viable aux plans économique et social.

Enfin, les dispositifs de protection sociale minimale se sont avérés très efficaces pendant la crise économique mondiale. Ils ont contribué à renforcer les revenus des ménages et à concentrer la demande, permettant à de nombreux pays d’accroître leur marge de manoeuvre. Ils s’avéreront aussi très utiles au cours de la transition vers une économie verte, notamment en protégeant les travailleurs licenciés pour motif économique. Des régimes d’aide au revenu pourraient être instaurés pour rétribuer les familles pauvres fournissant des services environnementaux, comme la protection des forêts ou de la vie marine, et leur offrir des compensations pour les augmentations des prix de l’énergie résultant des réformes des systèmes de subventionnement ou d’une tarification des émissions de carbone, dont elles auraient très cruellement subi le contrecoup. Bien que les ménages pauvres consomment beaucoup moins d’énergie, une part nettement plus importante de leurs dépenses se trouve directement liée à son coût.

Un bon nombre des changements qui se produiront dans la transition vers un avenir plus juste et plus durable sont prévisibles et gérables. Un engagement ferme en faveur du dialogue social donnerait aux gouvernements, aux partenaires sociaux et à l’ensemble des parties prenantes une occasion unique d’assurer une transition bénéfique pour tous, tant au plan économique qu’environnemental. On peut envisager des gains substantiels nets sur le plan de l’emploi, de l’intégration sociale et de la réduction de la pauvreté si les mesures économiques et environnementales s’accompagnent de politiques garantissant un travail décent. Rio+20 sera un moment crucial pour solidifier cet objectif, appuyé par la ferme détermination d’agir.

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